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Interview de Mme Marie MORVAN (née en 1913)
Réalisée en 1985 par des élèves de CM2

Quel âge aviez-vous au début de la guerre 14-18 ?
Je suis née en 1913, donc j'avais un an au début de la guerre, j'avais cinq ans à la fin de la guerre. Mon père a fait la guerre 14-18. Au début, il a été du coté de Paris, puis il a été ramené à Saint-Nicolas ici. Comme il était dans les parages, nous avions souvent de ses nouvelles; au début, non, pas facilement, mais après, vers 1915, il a du venir a Brest et alors, il venait à la maison tous les samedis soirs.

Quel était le métier de vos parents ?
Mon père était forgeron à Bohars. Le forgeron ferrait les chevaux, il arrangeait les charrues, les voitures. Les cultivateurs avaient des voitures, alors il fallait cercler les roues, c'est à dire leur mettre des cercles de fer. Les derniers temps, il y avait le cercle de fer et de plus le caoutchouc, c'était plus moderne!
Il y avait les charrons aussi: les grands-parents de Monsieur Bergot faisaient les charrettes. Le charron et le mécanicien travaillaient beaucoup a la réparation et à l'entretien des moulins. Ces derniers faisaient vivre Bohars et bien des familles qui y travaillaient. Il y avait les moulins de Penfeld et de Toullic-ar-ran qui faisaient du blé noir, les moulins de Kerguillo, du Rufa, du Beuzit.
Il y avait aussi beaucoup d'agriculteurs; tous étaient des agriculteurs pour ainsi dire. Il y avait aussi des femmes qui n'avaient pas beaucoup de travail à faire a la maison, elles allaient laver le linge toute la semaine. Il n'y avait pas de machines à laver, elles étaient toute la journée à laver le linge d'une ferme à l'autre.
Les lavandières avaient la caisse à laver et le battoir. Nous n'avions pas de radio mais les mamans étaient tenues au courant de ce qui se passait tout en travaillant : quand elles allaient laver leur linge dans les lavoirs, elles entendaient un peu tout ce qui se passait dans les petits coins. Elles savaient s'il y avait quelqu'un de mort ou quelqu'un de né. On y entendait les nouvelles. La lavandière se chargeait de vider le lavoir une fois par semaine.

En quelle année avez-vous connu le téléphone ?
Ca existait depuis longtemps. En 1918, il y avait déjà le téléphone à Bohars, mais seulement chez une commerçante du bourg. Il y avait un docteur qui venait là pour soigner les malades, il venait à moto, il fallait se trouver là quand on était malade.

A quelle date avez-vous eu l'électricité ?
A Bohars, je pense que c'est en 1925. A Brest, nous avions vu l'électricité, mais jusqu'en 1925, nous n'avions pas l'électricité.

Comment étaient le sol et le toit de votre maison ?
Chez moi, c'était comme maintenant : le toit était en ardoise et le sol était en bois.

Quel était Ie nombre de pièces de votre maison ?
Il y avait quatre ou cinq pièces.

Comment était éclairée la maison ?
Au début, c'était la lampe à pétrole, jusqu'en 1925 où nous avons eu l'électricité.

Comment étaient chauffées les pièces?
II y avait une cuisinière à charbon et puis à bois dans la cuisine. Autrement, il y avait des cheminées dans presque toutes les pièces. Alors, quand il faisait très froid, on faisait du feu dans les cheminées.

Aviez-vous un jardin ?
Oui, un petit jardin. Et nous avions deux vaches. Dans presque toutes les maisons, il y avait au moins une vache. Si on n'avait pas assez de terrain, on allait sur le terrain du voisin ou bien en bordure de route et on faisait brouter la vache.

Comment était l'éducation des enfants ?
Les enfants étaient beaucoup plus dociles que maintenant. Il n'y avait pas l'électricité dans l'air. Alors les enfants étaient beaucoup plus sages. Ils restaient écouter leurs parents à la maison, ils ne sortaient pas beaucoup. Il n'y avait pas de bicyclette ni rien, vous savez.

A quel âge êtes vous allée a l'école ?
Vers les cinq ans... à quatre ou cinq ans.

Quels étaient les jours de congé et les horaires de classe ?
Alors, le jour de congé était Ie jeudi. Le samedi, il y avait classe toute la journée.
On rentrait le matin à huit heures et on terminait le soir à quatre heures.
A midi, on quittait à midi juste et on reprenait la classe vers une heure : c'était vite fait!
L'école commençait à huit heures. Les enfants arrivaient en groupes et à pied, ayant tous ou à peu près des sabots de bois ou des galoches. Les garçons avaient sur le dos une musette et les filles avaient des cabas de paille. Notre école était une école religieuse. L'école commençait par la prière et un chant. La pensée était écrite au tableau et le saint du jour était invoqué. Nous étions cinq par table, c'étaient des tables de cinq. II y avait un encrier pour chacun, un encrier dont la maîtresse avait soin de renouveler l'encre toutes les semaines car les stylos étaient ignorés, nous utilisions le porte-plume à encre et la craie pour le tableau noir. Plusieurs d'entre nous parlaient le breton.
En fin de semaine, nous avions droit à la croix. Ce sont les Américains qui sont partis avec les dernières croix d'ici, ils étaient fiers d'avoir la croix au mérite. C'étaient les bons élevas qui avaient la croix. Ils l'avaient pour la semaine, on la donnait le samedi, alors on l'épinglait le dimanche avec un ruban rose ou bleu. Et on était félicité quand on allait à la messe avec sa croix! Les gens qui vous connaissaient vous donnaient un petit peu d'argent. Ca rapportait! Quand on était bien connu, on avait droit au bonbon après.
Certains jours, nous avions une sortie sur la route de Keramezec ou alors à la Montagne du Diable. On allait là se promener et on envoyait son petit goûter avec soi. On s'amusait et on rentrait Ie soir.
Nous allions aussi ramasser des châtaignes au château de Kerampir. C'était Madame la Vicomtesse du Rumain qui était la propriétaire de Kerampir et la donatrice du terrain ici, c'était elle qui avait permis de faire construire l'école. Alors, cette dame venait de temps à autre nous faire visite, vérifier nos cahiers et assister à la distribution des prix.
Une fois par an, (mais alors la, c'étaient vraiment les grands quand même) nous allions à pied par Penfeld pour nous rendre à Sainte-Anne du Portzic où il y avait une petite chapelle et une maquette de bateau. L'après-midi, une fois que nous avions bien mangé, nous allions nous reposer un petit peu et puis nous prenions un bain de pied. Les plus grands prenaient des bains avec leur sarrau. Et Ie soir, on rentrait, très content de sa journée.
Vers douze ans, nous passions le certificat d'études a Plabennec. Puis nous allions en apprentissage à Lambezellec."

Les garçons et les filles étaient-ils sépares ?
Oui. II n'y avait que les petits garçons ici, les garçons étaient a l'école publique au bourg. Alors, il n'y avait qu'une école laïque et ici, on prenait les petits, les tout petits garçons.

Y avait-il beaucoup d'éleves ?
Oui, il y avait à peu près soixante-quinze élèves en deux classes.

L'école était-elle jolie ?
Oui. Elle était jolie puisqu'e1le était neuve. El1e avait été terminée en 1914 et, à peine terminée, elle avait été réquisitionne par un groupe de soldats dont plusieurs étaient de Beauvais. Il y avait deux classes: la classe des petits et la classe des grands. Alors, quand on était grande et qu'on apprenait assez bien, on apprenait à lire aux petits. Et puis, il y avait une vieille religieuse qui venait aussi s'en occuper.

Y avait-il une cantine ?
Non. C'étaient les religieuses qui faisaient les repas, enfin la soupe. Ceux qui étaient loin mangeaient de la soupe et ils envoyaient du pain avec eux, des petites lamelles de pain. Chacun trempait cela dans son bol de soupe et après, de la maison on leur donnait quelque chose: un morceau de lard, un morceau de viande ou une banane ou quelque chose.
Ce n'était pas compliqué, la nourriture! Certains enfants venaient de loin, de Penfeld ou de Milizac, et restaient manger sur place. D'autres mangeaient au restaurant.

A quoi jouiez-vous à l'école ?
On avait une corde pour sauter a la corde, on jouait aux billes aussi, comme on le fait maintenant. On jouait aussi au ballon, on faisait le rond et puis on se passait le ballon de l'un à l'autre.

A quel age avez-vous quitté l'école ?
A treize ans. Après cela, je suis allée apprendre mon métier à Lambezellec. On restait encore deux ou trois ans, on faisait un petit peu d'exercice : des dictées et d'autres choses aussi, et on faisait la couture a Lambezellec.

Comment étiez-vous habillés ?
Nous avions des blouses, des sarraus noirs pour aller à l'école, ou quelquefois des sarraus noirs avec des petits pointilles blancs. Quand il faisait très froid, nos mamans nous tricotaient un châle de laine et on le nouait derrière. Quand on avait très froid aux mains, on ramassait ses mains dans le petit châle de laine.

Comment étiez-vous coiffés ?
Un peu comme maintenant, les cheveux comme ça. Mais, quand il faisait très froid, on nous mettait un petit bonnet de laine, un tout petit bonnet que nos mamans faisaient. Et nous avions des sabots de bois, vous allez voir sur la photo, nous étions en sabots de bois.

Alliez-vous a la messe le dimanche ?
Ah oui, ça c'était sacré, tous les dimanches!
Il y avait une messe le matin et même, il y avait beaucoup d'enfants qui allaient à cette messe et ils abandonnaient leurs vêtements ensuite pour que l'autre groupe puisse aller a la messe.

La messe était-elle comme maintenant ?
Non, elle était en latin, mais c'était très bien.

Parlait-on breton ou français ?
Les deux. Dans la campagne, on parlait beaucoup le breton mais autrement c'était le français. Moi, je n'ai connu que le français, mais je comprenais le breton. C'est après, quand les Allemands sont arrivés à Bohars en 1940, que nous avons commencé a parler le breton un peu, pour ne pas être comprises.

Quelle fête préfériez-vous quand vous étiez petite ?
La Noël, c'est sur! On n'avait pas grand chose. On avait une petite poupée, une orange, une brioche et puis quelques petits bonbons, c'est à peu près tout.
II y avait Paques aussi, mais c'était Noël qui était le plus intéressant pour les enfants.
Au Premier de l'An, on faisait de petits réveillons les voisins venaient, on avait un petit goûter, un petit peu de vin (pas les enfants bien sur!) un petit peu de café et des petits gâteaux. On se rassemblait comme ça le soir et on chantait, toutes les personnes qui savaient chanter chantaient. Ca durait jusqu'a onze heures ou minuit et puis chacun rentrait chez soi. Cela se faisait partout dans le voisinage.

Quelle était la nourriture quand tu étais enfant?
Tout petit bébé, on était nourri au sein de sa maman et après, on avait des petites bouillies, des choses comme ça. Pour la nourriture à la maison autrement, on avait souvent du far: du "kig ha fars". On faisait le "kig ha fars" et le soir, les grandes personnes avaient le far que l'on faisait réchauffer. On avait aussi de la pure, de la bouillie de lait ou des pommes de terre ou encore du lard. II n'y avait pas beaucoup de boeuf, c'était trop cher! Et puis, il n'y avait pas de boucher ici même, a Bohars. Il nous fallait aller, soit à Lambezellec, soit à Penfeld.

Alliez-vous souvent a Brest?
Pas très souvent, mais on y allait quand même. Il fallait aller à pied à Lambezellec et de là, on prenait un trolley qui nous conduisait.

Combien de fois alliez-vous à Brest en un mois ?
Si on y allait une fois, c'était tout, on n'y allait pas souvent! On trouvait tout ce qu'il fallait ici, il y avait un commerce au bourg où on trouvait tout. Quelquefois on allait à Brest pour se promener avec les grands-mères, quand elles avaient besoin d'y aller pour leur pension ou quelque chose comme ça. Pendant la guerre 39-45, il fallait y aller. Comme nous avions un petit commerce, il nous fallait aller chercher du ravitaillement à Brest, à pied ou en trolley.

Comment étaient les routes autrefois?
Elles n'étaient pas bien belles, ah non! Les routes n'étaient pas goudronnées, et pas entretenues comme maintenant. Elles étaient empierrées.
II y avait des gens qui passaient toute leur vie à casser des pierres pour mettre sur la route. Nous pouvions nous déplacer en train aussi. Deux gares existaient : la gare du Rufa qui menait vers Lesneven et la gare de Bohars qui nous permettait d'aller au marche de Saint-Renan et jusqu'au Conquet.
La gare de Bohars existait depuis 1905 et permettait aux meuniers de Bohars de s'approvisionner en blé. Le blé venant par wagons, de très grosses charrettes permettaient la livraison jusqu'aux moulins. Cela donnait beaucoup d'activité a notre commune.

Quel age aviez-vous a la guerre 39-45 ?
Je suis née en 1913, j'avais vingt-six ans. Pour la dernière guerre, le tocsin avait sonne et le lendemain avait lieu le pardon de Bohars. Vous savez ce que c'est un pardon? II y avait des jeux, des loteries…

Que mangeait-on pendant la guerre ?
Ici, on ne peut pas dire que nous avons été privés. Nous n'avons pas été très prives, sauf pendant le siège de Brest. Alors la, tous les matins, nous avions une heure d'accalmie pour nous approvisionner, une heure d'accalmie, il fallait faire très vite. II y avait un monsieur de Brest qui s'était dévoué pour nous faire du pain. On nous le vendait auprès de chez Monsieur Salaun, près du moulin du Beuzit.

Comment vivait-on pendant l'Occupation ?
Il fallait terminer la journée de bonne heure parce que nous avions le couvre-feu, il ne fallait pas être prise après le couvre-feu, ah ça, il ne fallait pas! Et puis, c'était assez difficile de se ravitailler quand même.
Nous ici, à Bohars, nous pouvions le faire. Mais, surtout les derniers jours, ça a été terrible! Oh oui, on a été pendant un mois sous la coupe allemande et puis les Américains nous bombardaient. L'école a été brûlée à la fin de la guerre, l'église également. Et le jour ou nous avons été 1ibérés ç Bohars, i1 y a deux cent cinquante avions qui nous sont passés dessus, de dix heures du matin a deux heures de l'après-midi, sans arrêt, sans arrêt.
Nous étions dans un abri, enfin un abri … on pensait qu'on y était a l'abri. Nous étions vingt-deux personnes, 1à ou j'habite maintenant. On avait creusé une galerie; au-dessus, on avait mis des rondins de bois que l'amiral Exelmans nous avait vendus. Il en avait vendu à tous ceux qui voulaient faire des abris. Alors, nous avions placé les rondins de bois et puis nous avions caché un petit peu, rien du tout quoi! On se trouvait tranqui1les là-dedans, c'était déjà le tout!
Et les Allemands auraient voulu nous faire aller à l'abri Sadi Carnot; mais là, nous n'avons jamais voulu y aller. Heureusement, heureusement pour nous! Il y a eu beaucoup de morts, trois cent et quelques ou quelque chose comme ça. Cette année, on avait le droit d'aller visiter l'abri Sadi Carnot.
Alors, c'est un Canadien et un homme de Chicago qui sont venus nous délivrer, des Américains quoi! Vous pensiez que nous avions hâte de les voir! Et ils en ont pleuré de voir que nous étions là parce qu'il y avait plus d'un mois qu'ils nous bombardaient tous les jours, tous les jours, tous les jours! Et ils disaient : "Vous auriez du aller à l'abri!". Heureusement que nous n'y sommes pas allés! L'abbé Jezequel qui était notre recteur venait tous les matins, tous les matins, voir comment cela allait chez nous.
Quand les Américains sont arrivés, ils nous ont obligés à partir de peur qu'il y ait une contre-offensive des Allemands. Alors nous sommes partis pour Plabennec. Nous étions restés presque un mois et demi dans l'abri. On ne sortait qu'un petit peu, il fallait faire à manger quand même! Comme nous avions un petit commerce, nous avions quelques réserves, nous étions obliges de nourrir les gens qui étaient avec nous dans l'abri. Ce n'étaient pas des gens qui étaient venus de Brest et ils sont restés chez nous : c'étaient des parents à nous qui ne savaient pas où aller.
Dans les derniers jours, il n'y avait plus tellement de gens à Bohars. Chez Mr Salaun, le maire de Bohars, il y avait peut-être une trentaine de personnes aussi. Les autres gens étaient partis. Et nous, nous avions notre grand-mère, elle avait quatre-vingt-quinze ans à l'époque et elle ne voulait pas quitter Bohars : c'est pour cela que nous sommes restés."

Comment étiez-vous habillée le jour de votre mariage ?
Quand je me suis mariée moi, c'était aussitôt après la guerre, donc il n'y avait pas de vêtements. J'ai du me trouver un tailleur noir, mais avec difficulté, et un chapeau noir aussi. Je ne voulais pas me marier en blanc parce que je n'étais pas jeune pour me marier, j'avais trente deux ans. Et il a fallu que je m'achète un chemisier, de quoi faire un chemisier. Le tissu pour les manches venait de Paris et l'autre venait de Brest. C'est quelqu'un qui m'avait fait ça.

Quand a-t-on inventé les salles d'eau ?
Maintenant, après la guerre. Avant, il n'y en avait pas ou seulement chez les amiraux : l'amiral Exelmans qui habitait là et l'amiral Odend'hal qui habitait l'autre château. Eux, ils avaient des salles d'eau.

En quelle année avez-vous connu la télévision?
J'ai soixante-douze ans … il y a vingt-deux ans, en 1963. Par ici, presque tout Ie monde a eu la télévision en même temps.


 
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